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La France malade de ses médecins

Jean Peneff
La France malade de ses médecins
Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005, 361 p., 20 €

Un réquisitoire contre les médecins, la mise en cause de leurs pratiques, comme le suggère le titre de l’ouvrage ? Non pas, c’est principalement à l’économie de la santé de la France que Peneff, en sociologue militant, révolté par la répartition irrationnelle des dépenses de l’Assurance maladie aux dépens des classes populaires, réserve ses flèches en prenant pour cible première l’organisation de la profession médicale et son détournement institutionnel.

Quels sont, en effet, les principaux bénéficiaires des dépenses de santé, cent quatre-vingt quatre milliards d’euros en 2003 ? La moitié du budget de la santé est attribuée à cinq pour cent de la population, les sujets malades en fin de vie et ceux qui parviennent à un grand âge pour avoir, à la différence des économiquement faibles, été moins exposés aux risques de toute sorte. Dans cette inégalité des dépenses de santé, la durée de vie est un facteur discriminant dont il est inconvenant de faire grief aux professionnels de santé. On peut toutefois leur reprocher d’en sélectionner les bénéficiaires hors d’une logique sociale et de décider avec peu de contrainte de la distribution d’une partie importante de la richesse nationale.

Le corps médical, qui n’a cessé de croître au XX e siècle et qui a prospéré en temps de crise, est l’autre grand bénéficiaire. L’auteur souligne que le monde des médecins n’est pas homogène et que les intérêts professionnels des généralistes, spécialistes en pratique libérale, hospitaliers, universitaires, chercheurs, médecins du travail, inspecteurs et vacataires du secteur public, divergent. Qui plus est, leurs intérêts professionnels, portés par des syndicats et des groupes de pression multiples, souvent s’opposent. Ainsi, le “monde médical français” se présente comme un grand corps sans tête, duquel se dégage une minorité fort active qui confisque le discours sur la santé et permet à la profession de s’autoadministrer.

Mais, est-ce bien du pouvoir de cette corporation désordonnée que la France est malade plutôt que de contre-pouvoirs plus ou moins occultes ? L’auteur aborde l’influence de ces pouvoirs connexes : les pressions et les collusions de l’industrie pharmaceutique, le rôle des « fabricants d’images » que sont les médias, l’idéologie de la « santé pour tous », la compulsion consommatrice des patients, l'ineptie des technocrates qui, éloignés du vivant et réfractaires à une réflexion collective, ravaudent les budgets de la santé, les dérives de l’économie ultra-libérale qui brisent les solidarités et dégradent les conditions de travail, soit un ensemble vis-à-vis duquel les associations d’usagers et une frange de médecins dévoués ne font pas le poids. Cet inventaire ne débusque guère d’inconnue, les faits ayant été maintes fois instruits. Reconnaissons à l’auteur de résumer élégamment cette controverse : « il est difficile de distinguer ce qui relève de l’offre de soins aux patients de ce qui relève de l’offre de satisfaction aux personnels de santé. »

A juste titre, l’auteur fustige les médecins de cécité sociale. L’enseignement centré sur les pratiques hospitalières, l’anonymat dans les rapports humains qui prévaut dans de nombreux services et la confiance en la technoscience font obstacle à l’apprentissage d’une relation prenant en compte la subordination du sujet souffrant. Et une fois installé, le médecin, renonçant aux visites à domicile, perd de l’information sur le cadre de vie des patients.

Enfin, Peneff s’interroge sur l’aporie « un trop grand nombre de médecins nuit-il à la pratique d’une bonne médecine ou trop de médecins dans la vie sociale affecte-il la qualité et l’action des médecins ? » L’organe de l’Association médicale de Grande Bretagne, le British medical journal, avait consacré son éditorial du 13 avril 2002 à « Too much medicine ? » (ou pléthore médicale), accompagné d’un débat contradictoire dans ses colonnes. A l’unisson de l’opinion française, Peneff plaide pour le maintien d’une démographie élevée – un médecin pour trois cents habitants – sans que son bien-fondé ait été prouvé. S’appuyer sur les illusions des avancées biomédicales pour reléguer le social en le déléguant à la sphère médicale entraîne moins de protestation.

Dans son ouvrage, dont le ton tranche avec les écrits composés par des médecins, le professeur de sociologie a colligé un faisceau de données en vue d’établir un diagnostic bien construit de cette affection iatrogénique - la France malade de ses médecins - dont souffre la France. Il conclut à une pathologie multifactorielle rendant aléatoire une thérapie unitaire. La médecine est une économie complexe de biens symboliques ; l’un d’entre eux - « l’essentiel du soin et de la guérison se joue dans le domaine du don où ce qui est donné ou reçu est d’abord une reconnaissance de la spécificité de chacun, et de l’altérité », (M. Mauss) - s’est progressivement éclipsé. N’est-ce pas à ce niveau que se situe l’inadéquation de la médecine moderne ?

Dominique Frommel