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A ta santé !

Avec l’aimable autorisation du journal La Voix Protestante, sept. 2004

Traditionnellement, en début d’année on se souhaitait « Bonne année, bonne santé ». La santé était le bien le plus précieux, et la maladie et son cortège de maux guettaient l’homme fragile dès sa naissance jusqu’à la vieillesse, où elle triomphait. Il était coûteux, voire hasardeux de se soigner (Marc 5,26), et la santé trônait au pinacle des bonheurs : « Tant qu’on a la santé… ».
Par Christine Leis Durand, pasteur et aumônier hospitalier en Région parisienne

Avec les cinquante glorieuses, peu à peu, la santé devenait une évidence : le hasardeux cédait aux progrès prodigieux de la médecine, tandis que le coûteux disparaissait par la magie d’un système nouveau, les Assurances sociales. Sous ce double auspice, l’homme fragile se muait en un Prométhée, rival des dieux, éternellement jeune, voire immortel. La science et l’argent semblant sans limite, tout ou presque se laissait espérer… Mais le hasardeux et le coûteux ne se déclarent pas vaincus : la manne financière fait place au « trou de la Sécu », et, derrière les prodiges de la science médicale et de la biotechnologie se profilent, inquiétantes, les dérives éthiques des apprentis sorciers. Tout se laissait espérer, mais, pour paraphraser Paul (1 Co. 10,23), non seulement tout n’est pas utile, mais tout n’est pas permis. Tombant de haut, Prométhée se retrouva… à l’hôpital car, de même qu’on disait à Louis XV, « Sire, c’est à Versailles qu’il faut être malade », c’est de nos jours à l’hôpital qu’on vit sa maladie. Et, dans ce lieu de soin, nous réalisons que la santé est précieuse, mais non évidente : nous nous éprouvons non plus comme prométhéens, mais profondément fragiles…

Le malade : un autre ?

Les enjeux de la santé nous font côtoyer, notamment dans ce lieu impressionnant qu’est l’hôpital, à la fois de grands espoirs de guérison et de grandes angoisses : infirmité, diminution de nos capacités, vieillissement… et mort. Car ce lieu d’intense activité, que d’intervenants à titre divers au chevet d’un malade !, est aussi un lieu de solitude où ni les visites ni la télévision ne peuvent masquer le face à face avec un soi-même affaibli, incertain, en sursis… vers quoi ? Les immenses progrès médicaux font espérer la guérison, mais la question reste : guéri, mais dans quelle mesure ? Avec quelles séquelles ? Serai-je changé, altéré, à la fois semblable et différent : m’accepterai-je et m’acceptera-t-on ainsi devenu « moi-même comme un autre ? ». Car non seulement la maladie nous déconstruit, mais la démarche médicale aussi : on disait « la jambe du 12 » ou «l’estomac du 4 » pour signifier un patient réduit à sa partie malade. Or, les techniques d’exploration arrivent à rendre de plus en plus visibles les ressorts les plus intimes du corps et de la vie : murmure du sang, soupir des cellules, hoquet des neurones, la peau n’est plus qu’une improbable frontière entre moi et le monde extérieur. Mais ces investigations ne me disent ni qui je suis, ni qui je deviens…

Ouvriers sans outil

Parmi tous les ouvriers de la ruche hospitalière circule l’aumônier, ouvrier sans outil, sans compétence médicale, étrangement disponible dans l’urgence générale. Avec les visiteurs bénévoles, lui seul possède un luxe rare : le temps ! Temps de s’asseoir, de rester, d’attendre sans précipitation l’émergence d’une parole, sans craindre d’écouter le silence, ce qui est la meilleure trouvaille des amis de Job : « Ils s’assirent avec lui par terre pendant sept jours et sept nuits, personne ne lui disant une parole, car ils voyaient que sa douleur était fort grande » (2,13). L’aumônier : un ministre envoyé par les Eglises, avec mission d’être d’abord simplement là, non pour nous-mêmes, mais pour un double témoignage : ces Eglises qui nous mandatent, sont des communautés d’hommes et de femmes, et le malade, l’isolé, l’éloigné, doit sentir qu’il en reste un membre à part entière, plus faible, donc à accueillir, à accompagner, à recentrer avec un plus grand soin (Rm 12,22-24). Pour les Eglises, souci diaconal, bien sûr, mais qui interroge la liturgie, la prédication, la catéchèse… car la maladie nous renvoie à notre condition fragile, mortelle. Nous ne sommes ni divins, ni prométhéens, mais Dieu nous aime, non seulement malgré, mais à cause de cette fragilité. La santé est un bien précieux, mais si nous le perdons, nous ne sommes pas disqualifiés, malgré le regard d’une société qui juge inadmissibles la maladie, l’infirmité, le vieillissement.

Le soin spirituel

Nous témoignons aussi du Christ, invisible et présent, paradoxal dans ce lieu très laïc : parmi les autres soins, cette présence préside au « soin spirituel », adressé à cette dimension de nous-mêmes qui, peu à peu, trouve une reconnaissance, comme faisant partie de ce qui constitue le patient dans sa globalité. Dans une période de rupture et de déstabilisation, le malade ressent qu’il peut se réunifier dans son histoire et son identité par cette dimension spirituelle : elle atteste que chacun reste permanent, et que même altéré, il reste lui-même et non pas un autre. On s’accorde difficilement sur une définition de la santé, ainsi que sur le moment précis du début et de la fin de la vie : peut-être parce qu’une définition générale manquerait à reconnaître que chaque cas est unique. Cette unicité de l’individu pourrait être un lieu où science et foi se rejoignent : parmi les milliards d’êtres humains passés, présents et à venir, pas deux visages, pas deux codes génétiques semblables. Pas un qui puisse être privé de son « Je ». Et chacun est aussi enfant de Dieu, unique, irremplaçable et pour cela, aimé.

Exergue
Dieu nous aime, non seulement malgré, mais à cause de cette fragilité