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Soigner aujourd'hui : quelles responsabilités ?

Conférence prononcée lors du congrès de l’Association médico-sociale protestante de langue française, MARSEILLE, 1997

Pasteur Michel BERTRAND

« Soigner aujourd'hui : quelles responsabilités ? ». Tel est le titre du colloque qui nous réunit maintenant. Le mot « responsabilités » est au pluriel et la forme est interrogative.

Et à chaque ligne du programme on perçoit en effet la multiplicité et la difficulté des questions qui se posent, la complexité et l'ampleur des débats qu'elles suscitent, l'importance et l'urgence des réponses attendues avec en arrière-fond tout ce poids de souffrance que chacune et chacun apportent jusqu’ici.

Alors, j'ai eu envie, au seuil de notre rencontre, d’en changer le titre, j'ai eu envie d'oublier un moment la question qui le porte pour l'exprimer, au moins un instant, de manière exclamative et même admirative : « Oui, soigner aujourd'hui : quelle responsabilité ! ».

Un point d'exclamation qui souligne d'abord la beauté du mot responsabilité.

Beauté d’«un mot dont l'étymologie désigne une réponse. Etre responsable en effet c'est répondre à… répondre de... c'est prendre sa place dans un réseau de paroles et de relations pour répondre de manière solitaire et pourtant solidaire à l'appel un autre.

Beauté d'un mot qui évoque l'audace, l’imagination et le courage pour envisager tous les possibles , beauté d'un mot qui dit la liberté, le débat, la dignité du sujet choisissant et décidant en conscience, beauté d'un mot générateur de résistance et même de désobéissance au nom de lois non écrites qui dressèrent Antigone contre la cité toute entière.

Beauté d'un mot familier à la tradition biblique qui place l'homme au cœur de la création comme gérant responsable de l’oeuvre bonne de Dieu. Mot central de l'éthique et de la théologie protestantes enracinées dans une Parole qui s'adresse à chaque croyant et qui le dresse comme un sujet libre et responsable devant Dieu et devant les hommes.

« Soigner aujourd'hui : quelle responsabilité merveilleuse et admirable ! »

Mais avec cette tournure exclamative. avec ce point d'interrogation qui devient point d'exclamation, je voudrais aussi souligner un autre aspect du mot responsabilité : son caractère épuisant et parfois écrasant.

« Soigner aujourd'hui, en effet, quelle responsabilité impressionnante ! »

Nous-mêmes, au long de ces journées de rencontre, allons parler de la responsabilité dans tous ses états, comme l'indique le programme : « responsabilité des soignants, responsabilité des infirmières, responsabilité du médecin, responsabilité du directeur, responsabilité des praticiens, responsabilité individuelle, responsabilité collective, éthique de responsabilité, fantasmes et responsabilité.. » Rien, ni personne, n'a été oublié. Tous responsables. Responsables de tout.

Responsables, de donner un consentement éclairé, pour nous-mêmes ou pour un proche, alors même que tant de paramètres nous échappent, que l'émotion nous submerge et l'affection nous paralyse.

Responsables face au désir infini de ceux qui attendent de la science et de la médecine qu'elles solutionnent tout, qu'elles effacent toute marque de fragilité et de finitude : la maladie, la souffrance, le handicap, l'angoisse de vivre et de mourir.

Responsables face au pouvoir mégalomane de ceux qui se donnent comme seule norme la performance technique et qui considèrent que tout est permis dès lors que l'on est capable de le faire.

Responsables non seulement de nos expériences et manipulations d'aujourd'hui, mais aussi de leurs répercussions sur l'avenir afin de préserver les droits des générations futures.

Et nous ressentons cette responsabilité de manière d'autant plus vive que les références éthiques se font multiples, que les repères de la morale deviennent incertains, que les valeurs communes volent en éclat. Quant au champ juridique qui aurait pu nous soulager, il est encore pratiquement vide de lois et de jugements.

Rien donc qui vienne alléger la responsabilité personnelle. Chacun est renvoyé à lui-même, seul avec sa conscience, dans une quête épuisante et infinie de réponses toujours à réinventer. Et je me demande si parfois nous n'allons pas trop loin dans cette survalorisation de l'individu responsable et maître de lui, à commencer dans ma propre tradition théologique qui insiste tellement sur la responsabilité individuelle du croyant. Cette insistance ne conduit-elle pas à des formes de découragement, d'épuisement, d'angoisse même, d'avoir toujours à tout choisir et du coup à l'apparition d'une sourde culpabilité, même lorsqu'elle est déniée ? Responsable donc coupable.

Voilà pourquoi chers amis, en pensant à tout cela, j'ai eu envie de relire avec vous ce matin ces paroles de Jésus rapportées par l'Evangile de Matthieu, comme une sorte de viatique pour ces deux journées : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et accablés et je vous soulagerai (...) car mon joug est facile et mon fardeau léger ».. En effet la fatigue et l'accablement dont parle ici Jésus ne sont pas sans analogie avec ceux qui pourraient nous atteindre lorsque nous sommes confrontés aux questions lourdes dont nous allons débattre et dont nous nous sentons responsables.

Le contexte de ce passage indique que Jésus veut, par ces mots, se démarquer des chefs religieux de son temps. Ce sont des gens sincères et de bonne foi, mais qui se sentent tellement responsables de la santé spirituelle du peuple et de son salut qu'ils l'écrasent de prescriptions à accomplir et de règlements à respecter. A chaque instant de sa vie quotidienne le croyant doit vérifier qu'il est en règle avec la loi. Face à chaque situation nouvelle, surgissent les questions pour savoir ce qu'il faut faire, ce qu'il doit faire, mais aussi très vite les hésitations, les scrupules, les remords et les regrets car aucune réponse ne parvient à apaiser sa conscience et son coeur n'est jamais en repos.

Or, il peut arriver aujourd'hui que la responsabilité fonctionne aussi comme une loi. Une loi intérieure qui réclame sans cesse nos oeuvres bonnes et nos décisions justes. Une loi d'autant plus dure, d'autant plus exigeante, qu’elle nous demande d’être toujours à la hauteur mais sans le secours de règles précises ni d’indication autorisées. Nous devons être capables par nous-mêmes, de faire face à toutes les situations qui se présentent.

Alors, je voudrais que ces versets nous protègent de nos rêves d’hommes et de femmes totalement et parfaitement responsables, de la tentation écrasante de croire que nous pourrions apporter réponse à tout, être responsables de tout, c’est–à-dire maîtriser tout par notre réflexion, notre intelligence, nos exploits techniques, nos dispositifs juridiques, nos choix éthiques. J’aimerais que nous puissions parfois dire « je ne sais pas », que nous puissions parfois répondre « je ne peux pas ». Car devant l’émerveillement de la vie, comme devant la mort, comme devant la souffrance il n’y a pas de savoir qui tienne.

D’ailleurs juste un peu plus haut, dans les versets précédents Jésus avait dit ceci : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » Certes ici Jésus ne condamne ni la science, ni l’éducation, ni les savoirs, ni la raison, ni le droit, ni la morale mais il nous appelle à nous décentrer un peu de nous-mêmes et de nos œuvres désespérantes et épuisantes. Et pour nous éviter de nous sentir responsables jusqu’à l’accablement il vient réveiller en nous cette part d’enfance, cette insouciance émerveillée de ceux qui se savent aimés et accueillis tels qu’ils sont, cette reconnaissance confiante de ceux qui savent qu’avant d’avoir à tout choisir, ils ont été choisis.

Comment en effet être responsables, c'est-à-dire avoir le courage et l’audace d’une réponse libre si nous ne sommes pas précédés par une parole d’amour, si nous ne sommes pas consolés dans nos errements, si nous ne sommes pas portés par une promesse plus grande que nous-mêmes ? « Venez à moi… » commence d’ailleurs par dire Jésus. Il ne dit pas une fois de plus « faites ceci ou cela ». Il ne soumet pas ses interlocuteurs à de nouvelles lois, à de nouvelles règles, il ne les accable pas de nouvelles responsabilités, mais il les invite à poser leurs fardeaux pour découvrir la grâce d’une rencontre, l’assurance d’une présence, la force d’un amour inexplicable et immérité qui toujours nous accompagne, même lorsque nous n’avons plus les mots pour le dire.

Alors, en terminant, je vous laisse cette petite parabole d’un chrétien brésilien, que sans doute beaucoup d’entre vous ici connaissent, même si je l’ai un peu modifiée, et qui est comme une prière pour ces deux journées :

« J’ai fait un rêve. Je cheminais sur une plage côte – à - côte avec Dieu. Nos pas se dessinaient sur le sable, laissant une double empreinte, la mienne et celle de Dieu.

L’idée me vint, c’était un songe, que chacune représentait un jour de ma vie. Je me suis arrêté pour regarder en arrière. J’ai vu toutes ces traces, elles se perdaient au loin. Et en certains points, au lieu de deux empreintes, il n’y en avait qu’une.

J’ai revu le film de ma vie. Et à ma grande surprise les points à empreinte unique correspondaient aux jours les plus sombres de mon existence. Jours d’épreuve et de doute. Jour des questions sans réponse sur les hommes et sur Dieu. Jours d’hésitation, de solitude, d’accablement devant le poids des responsabilités. Jours d’erreur, d’errance et de culpabilité.

Alors me retournant vers Dieu, je lui dis : n’avais – tu pas promis d’être avec nous chaque jour pour nous donner le repos lorsque nous serions « fatigués » et accablés » ? Pourquoi m’as-tu laissé seul devant des choix difficiles, seul aux plus durs moments de ma vie, seul aux jours où j’aurais eu tant besoin de toi » ?

Alors mon Dieu m’a répondu : mon ami, les jours où tu ne vois qu’une seule trace de pas sur le sable, sont les jours où je t’ai porté. »