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Ce corps qui parle... objet de soins

Conférence prononcée lors des XVIIIes journées de l’Association médico-sociale protestante, Charenton–le-Pont, 1995 : Le corps: problème sacré ? sacré problème !

Isabelle GRELLIER,
Professeur à la faculté de théologie protestante de Strasbourg

C'est à un « psy » qu'il aurait fallu demander ce travail : celui-ci aurait pu montrer, mieux peut-être que la théologienne, comment à travers ses maux, le corps s'efforce souvent de faire entendre des mots que l'individu ne sait pas dire, ne veut pas dire, ne peut pas dire ; montrer aussi comment la demande de soins est une demande de relations, une demande d'affection, une demande de reconnaissance : « un autre me parle, un autre me touche, un autre s'occupe de moi :j'existe donc ! »
Je ne suis pas psy ; je m'efforce d'être sociologue et théologienne à la fois, deux domaines qu'il n'est d'ailleurs pas toujours facile de lier. Je n'ai pas bien compris si c'était davantage à la sociologue ou à la théologienne qu'était adressée la demande de cette intervention. Je serai donc un peu des deux, m'efforçant dans un premier temps d'analyser la place qui est faite au corps dans notre société, et l'investissement très important dont il fait l'objet, et dans un deuxième temps plus rapide j'essaierai de réagir en tant que théologienne, et particulièrement en tant que théologienne protestante.

Le corps dans notre société occidentale contemporaine

UN RETOURNEMENT PAR RAPPORT AUX SIÈCLES QUI NOUS ONT PRÉCÉDÉS

Pendant des siècles. le corps a été, dans la tradition chrétienne qui a marqué notre pays, presque synonyme de mal. Dans une culture où le mariage était quasiment une obligation (une obligation d'abord liée à des considérations matérielles, parce qu'on ne pouvait seul faire face à la dureté de la vie, et qu'il fallait des enfants pour assurer les vieux jours), le christianisme des premiers siècles a introduit une liberté tout à fait nouvelle, celle de rester célibataire.
Mais petit à petit, le célibat a été très fortement valorisé, considéré comme un état bien supérieur au mariage, et il est devenu une obligation pour des gens qui ne l'avaient pas forcément choisi et qui n'étaient pas nécessairement murs pour l'assumer ; obligation pour ceux qui voulaient être prêtres, obligation faite par les familles à leurs cadets et cadettes pour éviter le démembrement des terres.
Ces hommes célibataires ont souvent eu, par peur de la sexualité, tendance à la dénigrer, à en faire quelque chose de démoniaque, et ils ont joué un grand rôle dans la formation des mentalités.
Par extension, le corps, vecteur et manifestation la plus immédiate de la sexualité, a été entraîné dans la même réprobation.
Une telle attitude pouvait s'appuyer sur une lecture à mon sens bien rapide des épîtres de Paul, opposant ce qui est spirituel et ce qui est charnel, et sur une conception dualiste de l'être humain qui serait formé d'une enveloppe charnelle, périssable et mauvaise, et d'une âme immortelle. Disons tout de suite que cette partition de l'homme n'est pas biblique. Le corps a été considéré comme l'ennemi par excellence, qu'il fallait dominer, qu'il ne fallait pas écouter, pour pouvoir accéder à la vie de l'Esprit. Nous y reviendrons.
Mais si l'on essaye d'analyser la place que tient le corps dans les mentalités actuelles, il semble que l'on assiste aujourd'hui à quelque chose qui ressemble bien à une revanche du corps.

LES MANIFESTATIONS DE CETTE REVANCHE

Elles sont multiformes et je ne saurais en faire un inventaire complet ; la publicité en est un très bon révélateur, mais aussi le rapport à la médecine, l'apparition de nouvelles thérapies et plus largement toute une série d'éléments dans nos modes de vie.

Des préoccupations concernant l'apparence

Le souci de son apparence, en particulier pour la femme, et le jeu de la séduction dans lequel l'aspect physique tient une grande place, ne datent pas d'hier, mais on peut au moins constater qu'ils se jouent de façon plus visible aujourd'hui, et qu'ils sont sans doute mieux acceptés et même peut-être encouragés par les mentalités.
Cette préoccupation se traduit par tous les phénomènes de la mode vestimentaire (un phénomène qui, si l'on en croit Gilles Lipovetsky dans L'Empire de l'Éphémère (Gallimard, NRF, 1987), est relativement récent et particulièrement exacerbé sur ces dernières décennies), mais aussi par l'effort qui s'impose, non plus seulement aux femmes, mais aussi de plus en plus aux hommes, de garder la ligne. Il y a des canons de l'apparence physique auxquels, malgré toutes les revendications de liberté de notre époque, bien peu de femmes prennent la liberté de se montrer totalement indifférentes.
Valorisation par la pub du corps jeune beau mince et sain. Un modèle fort contraignant qui ne laisse pas beaucoup de place à la différence. A-t-on encore le droit d'être vieux, malade, handicapé ?...

Des préoccupations concernant l'épanouissement individuel

On assiste au développement de valeurs hédonistes qui incitent chacun à revendiquer le droit au plaisir et du bien-être. Un droit au plaisir qui devient parfois quelque chose comme un devoir de plaisir, ceux qui « ne prennent pas leur pied » quand l’occasion s'en présente sont des imbéciles, et les couples sont presque culpabilisés quand ils ne parviennent pas à ce plaisir qui peut faire beaucoup de mal à certains et qui par ailleurs ne laisse pas beaucoup de place à d'autres valeurs.
Là encore la pub est significative de cette importance donnée à l'épanouissement corporel et au plaisir du corps. Mais il faudrait analyser le rôle du sport, et aussi les façons de s'habiller, pour lesquelles le confort prime souvent sur les conventions. Par ailleurs en témoigne aussi le succès de diverses pratiques visant à développer le potentiel psychique et corporel de l'individu : danse, théâtre, expression corporelle, massages, gymnastiques orientales où méditation et exercices physiques sont étroitement liés, etc.
Notons encore l'apparition de nouvelles thérapies, dont l'objectif est l'épanouissement individuel et qui elles aussi, donnent beaucoup de place au corps ; au-delà de la psy, qui valorise très fort la parole, mais qui en même temps apprend à entendre ce que dit le corps en son langage propre, on pourrait mentionner beaucoup de domaines que je connais mal : l'aptonomie, la technique du cri primal...

Des préoccupations concernant la santé

La santé est devenue un état normal et le rapport à la souffrance est modifié : toute souffrance et toute maladie deviennent anormales et doivent pouvoir être supprimées. Une façon de refuser la fragilité humaine et de refuser de regarder en face la mort. La santé et le bien-être sont considérés comme « normaux », et dus à tous. Ce qui conduit à se montrer très exigeant par rapport au monde médical et, en même temps, à lui donner un pouvoir immense, démesuré.
La santé est devenue le nouveau dieu auquel on devrait sacrifier beaucoup de choses : tabac, alcool (on ne le fait d'ailleurs pas forcément !) Je vois bien sûr surtout des aspects positifs dans cette évolution, avec la prise de conscience des conséquences de notre façon de vivre sur notre santé, et donc une responsabilisation de chacun dans ce domaine, mais c'est aussi significatif d'un rapport différent à notre corps et significatif de ce pouvoir très grand qu'on est prêt à reconnaître à la médecine.
On constate donc une très grande importance attachée au corps, et une très forte valorisation du corps bien portant, beau, jeune..., synonyme de plaisir, de liberté, de maîtrise de sa propre vie, de séduction, de force. En tension avec cette façon de considérer le corps, qui est de l'ordre d'une idéologie du corps bien portant, il y a les corps que voient les médecins, les corps que vous allez visiter à l'hôpital, qui disent bien autre chose.

DANS QUELLE SOCIÉTÉ

Je veux essayer d'éclairer cette survalorisation du corps par quelques remarques plus générales sur notre société.

Une société un peu désabusée où l'on assiste à un net déclin des idéologies, où les idées sont dévalorisées au profit du concret, et où le présent compte plus que l'avenir. « tout, tout de suite, ou éventuellement un peu tout de suite, plutôt que davantage mais plus tard. Or quoi de plus concret et qui renvoie plus immédiatement au présent que le corps ?

Une société qui ne croit plus guère à l'au-delà, et où les Églises elles-mêmes -je crois de façon assez fidèle au message de Jésus, nous y reviendrons - mettent fortement l'accent sur la vie de l'homme ici-bas. Même si la question de l'au­delà de la mort est redevenue très présente, la question centrale pour la plupart de nos contemporains reste : « Y a-t-il une vie après la mort ? ». Dans l'opposition grecque entre le corps et l'âme, le premier a pris la première place.

Une société où les possibilités techniques se sont accrues prodigieusement, et où la médecine permet de maîtriser infiniment plus qu'auparavant la vie et la mort. D'où cette tentation de croire qu'elle pourrait tout maîtriser, et cette difficulté à accepter les limites de notre corps, la maladie et la mort. La santé et le bien-être sont considérés comme « normaux », et dus à tous.
Montrant cette omniprésence des préoccupations médicales dans notre société, Laplantine (Anthropologie de loi maladie. Payot. 1986) explique qu'on est passé « de la médecine comme segment de culture à la médecine comme culture globale » (p. 373) : les représentations qui sont mobilisées pour donner une explication globale de l'individu et du social qui, hier, étaient le plus souvent d'ordre religieux tendent aujourd'hui à devenir d'ordre sanitaire, biomédical. La médecine est « notre religion », « la foi médicale couvre en grande partie le vide laissé par la désaffection des grandes religions instituées aux­quelles nous ne croyons plus » (p. 375), et la santé prend la place occupée autrefois par le salut.
Autrefois, en effet, ce n'était pas la santé qui était ainsi recherchée ; dans un monde où le pain quotidien était plus difficile à obtenir et où la santé n'était que si peu au pouvoir de l'homme, il semble bien que l'être humain se préoccupait davantage de l'au-delà ; est-ce parce que l'au-delà lui semblait plus en son pouvoir ? On assiste aujourd’hui à un glissement : le souci que nous avons de la santé prend la place traditionnellement réservée à la question du salut ; quelque chose qui devrait sérieusement interpeller les chrétiens !
Et Laplantine poursuit l'analogie en montrant qu'il existe deux conceptions de la maladie et corrélativement deux façons d'obtenir la santé : dans le modèle traditionnel - qui subsiste en partie aujourd'hui - la maladie était vécue comme un destin et une fatalité. Dans ce modèle, « la maladie est toujours considérée comme ce qui est totalement étranger à celui qui la subit : elle est l'Autre par excellence ». Le malade vit sa maladie comme un scandale et une injustice (p. 362-363).
Réciproquement la santé est donnée à certains, indépendamment de leur mode de vie ; on est dans l'ordre de la justification par la grâce (p. 385) - avec tout l'arbitraire que certains ont pu mettre là-dessous (voir la prédestination de Calvin).
Dans l'autre modèle, la maladie est conçue comme une punition, une sanction pour la transgression d'une loi : « l'individu est puni d'une négligence ou d'un excès, mais toujours d'un comportement d'inconduite - par rapport aux prescriptions religieuses ou médicales -, c'est-à-dire d'une faute qui concerne l'ordre social » (Laplantine, p. 363) (exemple particulièrement frappant bien sûr avec le Sida). Dans cette conception, « celui qui obéit aux prescriptions de la médecine, qui applique fidèlement ses ordonnances [...] est assuré de ne pas être puni par la maladie et d'éviter ces châtiments modernes que sont l'infarctus et le cancer » (p. 383) (il faudrait rajouter le sida). C’est le salut par l'obéissance à la loi, la justification par les œuvres.

Une société individualiste, qui se livre à un culte narcissique du moi, où « l'idéal moderne de subordination de l'individuel aux règles rationnelles collectives a été pulvérisé, le procès de personnalisation a promu et incarné massivement une valeur fondamentale, celle de l'accomplissement personnel, celle du respect de la singularité subjective, de la personnalité incomparable » (G. Lipovetsky, L'ère du vide, essai sur l'individualisme contemporain, Gallimard, 1983, p. 10) ; un narcissisme qui est en partie à l'origine du grand succès de tout ce qui est « psy » et qui est en même temps favorisé par cela (cf. p. 60-61) ; un narcissisme qui va souvent de pair avec une certaine solitude, parce qu'on n'est pas forcément prêt à accepter les contraintes que signifie toute relation : « pour que le désert social soit viable, le Moi doit devenir la préoccupation centrale : la relation est détruite, qu'importe, puisque l'individu est en mesure de s'absorber lui-même » (p. 62).

Une société dure pourtant, où la sélection est importante et où règne quelque chose comme une idéologie de la réussite, une obligation de gagner, et pas beaucoup de pitié pour ceux que la complexification du système marginalise. Cette société impose aux individus des stress nouveaux, physiques et psychologique;, auxquels il n'est pas évident de faire face ; le changement permanent n'est pas le moindre, et l' incertitude affective, professionnelle, etc., face au lendemain est bien difficile à assumer. Le corps malade dira souvent à sa façon l'échec social, la peur de cette incertitude, ou encore le poids trop lourd de cette idéologie de la réussite, quand on se sent incapable de ressembler aux modèles proposés par la société, de ces « super - men » ou « super - women » qui dominent à la foi les ordinateurs et les change - complet, qui suivent en même temps le cours du dollar et les études des enfants. Le corps, vous le savez bien, peut dire à sa façon, à travers des maux, cette difficulté à vivre qu'on n'a pas le temps de mettre en mots, ou qu'on ne veut pas reconnaître, ou encore que personne dans l'entourage n'est disponible pour écouter.
Car cette société est dure encore, en ce que les familles sont dispersées, les amis toujours pressés et préoccupés par leurs propres difficultés, et les conjoints souvent séparés. Le prêtre et le pasteur n'ayant plus guère de succès, le cabinet médical, et en particulier celui du généraliste, est l'un des rares lieux où l'on peut parler vraiment de soi, se déshabiller, au sens figuré en même temps qu'au sens propre.

Une société qui valorise très fort le paraître, un monde où l'image a pris une très grande place. Pour pouvoir percer sur le marché, une entreprise doit se fabriquer une image ; il en va presque de même pour l'individu, qui doit se fait un look, se composer une image, en équilibrant astucieusement la conformité aux canons de la mode, et les éléments de différenciation qui signifieront sa singularité. D'ailleurs, l'individu peut changer d'image selon les périodes de sa vie ou selon les personnes auxquelles il s'adresse. Une apparence qui peut relever de l'artifice ; il ne s'agirait plus tant, à travers son apparence, de dire qui on est, mais de montrer qui on a envie de jouer à être face à un tel.
Et on peut se demander où est réellement la personne sous ce qui peut être ressenti comme une façade, plus ou moins construite. Mais existe-t-il autre chose que ce que l'on peut voir ? Je renvoie ici à l’ouvrage récent de Ph. Breton, L'utopie de la communication (La Découverte, 1992) qui montre que la communication, n'est pas seulement un ensemble de techniques, mais qu'elle est devenue aujourd'hui une valeur, une de celles qui, en réaction contre les atrocités qui se sont commises en secret pendant la deuxième guerre mondiale, domine la deuxième moitié du 20ème siècle. Et en tant que telle, elle suppose un homme qui serait tout entier communicable, un homme qui n'aurait pas d'intériorité, pas de jardin secret.

Foi chrétienne et corps : le corps expression de la personne

Ce qui frappe, c'est l'espèce de coupure entre le corps et la personne qu'on trouve fréquemment dans les façons de considérer le corps :
- qu'il s'agisse de cet oubli, de ce mépris du corps, qui a régné pendant des siècles, seule étant à prendre vraiment au sérieux l'âme, que l'on pensait immortelle ;
- ou qu'il s'agisse de la survalorisation que l'on constate souvent aujourd'hui, au détriment de l'intériorité et de l'unité de la personne.
Aujourd'hui on assiste pourtant à une redécouverte du lien étroit qui unit le corps et l'intériorité de la personne ; on prend conscience par exemple de la dimension psychologique de beaucoup de troubles physiques. Le corps traduit, révèle la personne profonde. Cette découverte n'est pas neuve, puisque cette idée apparaît déjà clairement dans certains textes bibliques.

DANS LA BIBLE, UNE PRISE EN COMPTE TRÈS RÉELLE DU CORPS

L'Ancien Testament ne connaît pas cette coupure que la philosophie grecque a développée entre le corps et l'âme. Les Hébreux ne conçoivent guère l'idée de vie qui serait indépendante du corps. L'homme est un - au point que pendant des siècles. l'idée d'une vie après la mort n'a pas été envisagée. Et quand elle apparaît, l'une des premières fois, dans le livre d'Ézéchiel, c'est encore à travers des catégories du corps : les ossements desséchés qui redeviennent des corps vivants.
L'hébreu d'ailleurs est une langue très concrète qui exprime ce qu'elle a à dire concernant l'homme à travers des expressions issues du registre corporel. Les émotions, l'intelligence ont leur siège dans le corps. L'âme elle-même a un support concret ; d'ailleurs le mot employé (nephesh) signifie aussi la gorge.
En termes de théologie biblique, ce qui prouve le mieux la réelle prise en considération du fait que l'humanité est corporelle, c'est l'incarnation, qui est centrale dans la foi chrétienne : la parole a été faite chair, en Jésus, Dieu vient habiter un corps d'homme, et cette conviction donne poids et sens à notre vie d'aujourd'hui, dans toutes ses dimensions, avec ce corps qui est pour nous, ici et maintenant, synonyme de vie.
Par ailleurs les Évangiles témoignent de l'attention de Jésus à cette catégorie fondamentale qu'est pour nous le corps (le temps et l'espace = les deux catégories fondamentales de l'existence humaine, qui trouvent leur concrétisation dans la matérialité du corps) : les Multiples guérisons que nous rapportent les Évangiles le montrent bien.

LE CORPS COMME EXPRESSION DE LA PERSONNE

Un de ces récits de guérison me paraît particulièrement significatif de cette unité de la personne toute entière. C'est l'histoire de la guérison du paralytique en Marc 2, avec le lien étroit que Jésus lui-même établit entre la guérison et le pardon des péchés. Ce qui nous empêche de nous mettre debout, physiquement, c'est ce qui nous lie à l'intérieur, c'est ce qui nous empêche de vivre pleinement, ce qui nous bloque dans la relation.
La confession de foi eschatologique en la résurrection de la chair le montre aussi - ce qui signifie en fait la résurrection de la personne toute entière. On est renvoyé au débat que Paul mène avec les Corinthiens (I Cor 15) ; ceux-ci sont tout prêts à envisager une vie éternelle pour leur âme, mais ils ne comprennent pas (et ne souhaitent pas) cette résurrection presque physique dont leur parle Paul. Je ne sais pas bien ce que sera cette résurrection ; tout ce que je sais c'est qu'elle s'enracine dans une vie nouvelle dès aujourd'hui. Mais j'entends cette insistance de Paul dans 1 Cor 15 comme un rappel que tout en nous est concerné par cette vie nouvelle, celle d'aujourd'hui et celle de demain. Ce que signifie aussi la formule très ambiguë qui est employée dans le Symbole des Apôtres : « résurrection de la chair ».

LE CORPS, UN APPEL À LA RESPONSABILITÉ

La vision du corps que défend Paul pose cependant problème ; c'est sur lui qu'on s'appuie pour défendre une attitude très négative à l'égard du corps, surtout à cause de l'opposition qui revient très fréquemment sous sa plume entre ce qui est charnel et ce qui est spirituel (cf. par exemple I Cor 3/1 ).
Mais le péché, « ce qui est charnel », ce n'est pas le corps, mais c'est bien plutôt ce qui fait que l'individu oublie la relation avec Dieu et la relation avec les autres, pour se placer lui-même au centre du monde : c'est cette volonté de domination qui lui fait utiliser les autres comme des instruments à son service, et c'est cette affirmation qu'il se suffit à lui-même, qu'il peut se sauver par lui-même, qu'il n'a pas besoin de Dieu ni des autres.
Le corps est, comme beaucoup d'autres aspects de la création, une réalité ambiguë, à la fois créée, voulue par Dieu et soumis au péché. La question est toujours celle de l'usage qu'on en fait, ce que rappelle avec force Paul dans 1 Cor 6/12­20 : « tout est permis mais tout n'est pas utile... le corps n'est pas pour l'impudicité, il est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps ». Nous sommes là renvoyés à notre responsabilité d'hommes et de femmes.
Responsabilité... à l'égard de mon propre corps, mais aussi bien sûr à l'égard de celui de l'autre, à l'égard de cet autre qui se donne à voir et à connaître à travers un corps...
Notre être au monde est marqué par les limites que nous fixe notre corps. Apprendre à accepter ces limites, découvrir une autre liberté qui prenne en compte ce que l'on est, par exemple la maladie ou l'infirmité (éventuellement, et ce n'est pas facile non plus à assumer, l'obésité), apprendre à composer avec ce qui nous est imposé, sans pour autant renoncer à la responsabilité et à la maîtrise de ce qu'on peut maîtriser, voilà ce que le corps avec ses contraintes et ses limites nous force à faire.