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Evolution de l'approche du corps vivant dans la médecine contemporaine

Conférence prononcée lors des XVIIIes journées de l’Association médico-sociale protestante, Charenton–le-Pont, 1995 : Le corps: problème sacré ? sacré problème !

Par le Professeur D. SICARD

Le corps est, et a toujours été, vécu simultanément sur deux plans, l'un physique, conscience de son existence, baromètre du monde, objet de jouissance ou de souffrance, le « corps seul comme quelque chose dont l'existence est solide, vraie, indubitable », (Maimonide), l'autre imaginaire liée au désir d'immortalité : et la médecine n'a pas échappé à cette dichotomie. Issue de la magie, toujours au confluent du réel et de l’imaginaire, il a fallu attendre Hippocrate pour que la médecine du corps, s'appuyant sur les sens du médecin, fasse surgir le « mode d'emploi » de l'analyse du corps malade, un corps qui reste dominé par le visage, mais un corps entier, saisi dans son unité et sa complexité où l'imaginaire est au second plan.
Aux premiers siècles de notre ère, l'autopsie et la momification ne sont pas contradictoires, l'homme curieux essaie de déchiffrer ce qu'il est, mais en même temps prépare le voyage de son corps après sa mort. Le sacré du corps est plus dans le rite auquel il est soumis que dans ses entrailles. Progressivement, cette période de lucidité va s'assombrir. Le Christianisme se fondant sur les Ecritures, confie le corps aux clercs et il n'est plus question d'anatomie, de physiologie : il est question de salut, de péché. Le corps est chose sacrée. La maladie du corps retourne à ce qu'elle est dans l'imaginaire universel archaïque, la punition d'une faute. Les reliques vont servir d'intermédiaire anatomo-thérapeutique entre le réel et l'imaginaire, anatomique car elles sont la preuve d'une existence réelle, thérapeutique car elles sont réputées avoir des propriétés curatives aussi bien pour l'esprit que pour le corps. Ce corps sacré ne peut ainsi qu'échapper à l'art de la médecine car il est confisqué par l'Eglise, qui garde le pouvoir sur Corps et Esprit.
En cette période d'obscurantisme, médical tout au moins, un grand philosophe médecin Juif, Maimonide va redonner au corps sa légitimité propre, retirant à Dieu sa corporéïté humaine. L'ontologie divine est inaccessible au corps humain. La médecine se préoccupe de nouveau du corps, d'un corps dont l'imaginaire est réduit à ses propres limites corporelles. C'est une leçon d'unité corporelle, séparée de Dieu. qui va réunir le corps morcelé Juif mais qui va rester étrangement peu fertile, sauf peut être paradoxalement pour notre monde d'aujourd'hui.
Après la sacralisation du corps Chrétien, l'intermède Maimonide, il faudra Vesale, le fondateur de l'autopsie, si étrangement et si longtemps sensuelle et coupable pour que progressivement la médecine émerge de sa relation sacrée et fasse oeuvre d'explorateur scientifique. L'exposition de 1994 « L'Ame au Corps » a montré l'ambiguïté de ces corps ouverts, complaisants. presque érotisés comme si la médecine avait procédé par effraction et blasphème.

Sacralisation du corps ou de la médecine ?

L'histoire s'accélère alors et rien n'arrêtera plus l'irrésistible marche de la médecine : l'abandon du caractère sacré du corps conduit à sa propre sacralisation. C'est la médecine qui devient sacrée, pas le corps.
La mise en images et en chiffres est le contemporain. Cette véritable numérisation du corps a plusieurs conséquences :
- mise à distance du corps devenu plus un objet de connaissance que sujet. L'image remplace la parole. Le malade s'approprie son image comme s'il s'agissait d'une réalité plus forte que ce qu'il éprouve. « mon scanner » remplace « mes maux de tête ». Les compte-rendus radiologiques plus ou moins complexes sont autant de balises pour l'angoisse : polype, dégénérescence, décalcification, atrophie, infiltration, kyste parlent de soi en autant de métaphores inquiétantes. Le mot vient offrir un refuge qui emprisonne l'imaginaire ou plutôt le détourne à son profit. Comment survivre mentalement à la lecture d'un compte-rendu qui évoque son « atrophie cérébrale » ? L'endoscope avec sa vidéo, parcourant le tube digestif, son propre tube digestif, met le corps à distance mais en même temps, ait corps qui prend le dessus puisqu'il devient le paysage que l'on parcourt lors d'un voyage en soi. La normalité des chiffres de globules rouges, de globules blancs, de cholestérol, « l'indice d'athérogénicité ».. (autrement dit de son vieillissement artériel et donc de son âge réel qui est, comme on le sait, fonction de l'état de ses artères ainsi décrites) créent des limites au normal et au pathologique, aussi artificielles que perturbantes. La vie ainsi trop médicalisée est un parcours du combattant entre des chiffres de cholestérol, d'acide urique, des images de kyste rénal ou de prostate de 35 grammes qui finissent par enfouir en soi un regard qui devrait être naturellement dirigé vers le monde de la nature, des hommes et vers Dieu. Le corps devient un territoire tatoué, normatif, confisqué par la société qui en balise les limites. Le corps souffrant est nié, s'il n'a pas les paramètres que la médecine lui propose et les mots de troubles psychosomatiques jetés avec désinvolture, nuancés d'apitoiement et de mépris, viennent confirmer que la médecine du corps ne saurait se perdre dans ce qu'elle ne peut concevoir et saisir.

Corps morcelé

Morcellement du soi, chaque partie devenant indépendante, propriété d'un spécialiste et assiégeant l'esprit qui perd son pouvoir naturel, inconscient, d'unification du soi. Or, par essence, l'unité de l'homme fonde sa survie mentale. Le découpage en utérus, ovaires, follicule ovarien, ovule, spermatozoïdes, fait du corps une machine fonctionnelle dont chaque pièce peut être confiée isolément au médecin. Un seul spermatozoïde, à lui seul peut féconder un ovule, et de façon encore plus surprenante, une cellule qui n'est même pas encore un spermatozoïde peut être fécond. Une seule cellule de soi devient ainsi plus importante que l'être entier. L'enfantement peut ne plus être la pulsion de tout l'être mais une production d'un artifice technique. La greffe d'organe peut être la vie retrouvée mais aussi la preuve que l'unité du corps est un fantasme archaïque. Je me souviens de ce malade qui avait deux coeurs, l'ancien et le greffé ; il ne pouvait supporter cette idée, incapable qu'il était de mettre à distance, refusant par là-même le champ que lui offrait la médecine. Le sujet infecté par le virus du SIDA est plus à l'écoute angoissée des résultats de ses lymphocytes CD4 qu'au ronronnement silencieux, qui devrait être rassurant, de sa machine humaine.
Perte d'un imaginaire d'immortalité. La mort devient une menace plus concrète, inscrite dans des paramètres cruels qui imposent leur langage plus ou moins codé, une mort mise en informatique. Les critères informatiques viennent-ils à manquer qu'aussitôt il y a interrogation, béance, inquiétude. La mort n'est plus ce moment que l'humanité reconnaît et a toujours reconnu dans son évidence bouleversante, elle devient un moment, électrique, biologique dont les termes changent et changeront en fonction des progrès technologiques.

Le corps : machine informatisable

Ce travail d'analyse physique ou chimique de son corps, sans dimension spirituelle est encouragée par la démission relationnelle du médecin dont la main a perdu confiance, la sienne et celle du malade. Que cette main apparaît dérisoire, sinon désuète, face au crépitement de la machine et au scintillement de l'écran. Le visage du médecin ne rencontre plus le visage du souffrant, autrement que par radiographie interposée.
Le corps devient une machine codée apparentée aux consommables, son mauvais .. fonctionnement .justifie donc aussi bien la plainte pour vice de fabrication que pour vice de fonctionnement .. L'enfant ne plus naître « normal », l'intervention chirurgicale ne peut pas ne pas être un succès, le sang transfusé doit ontologiquement avoir la pureté originelle. On conçoit alors que ce corps mécanisé par la médecine retrouve une individualité qui apparente l'Etre à l'automobile dont on sait l'irrascibilité et l'agressivité ; assurances automobile et médicale deviennent d'ailleurs de plus en plus proches. Le bonus et le malus médical ne sont pas loin. Autrement dit, le sentiment d'être une machine informatisable à la panne aussi insupportable que celle d'un appareil ménager et dont l'exigence première est la sécurité de son fonctionnement bénéficie autant de la médecine qu'il éloigne de la transcendance et surtout des autres. La conscience de sa dispersion l'oblige en effet à se protéger des autres pour survivre, comme le « tout sécuritaire » conduit à la méfiance généralisée. Les craintes de maladies contagieuses relayées par le discours médical médiatique n'ont jamais été aussi grandes et pourtant aussi injustifiées.
Or seul le corps sacré du Christ permet aux hommes de se retrouver. La désacralisation du corps, qui n'est plus une entité globale, crée la division.
Cette juxtaposition de corps machines, qui vient par morceaux, empêche d'établir une relation à l'autre. Quelles souffrances éprouvent ces couples en attente d'enfant, dont la vie sexuelle est rythmée par des doses biologiques, des échographies, des injections médicamenteuses ! La rencontre de deux corps, cette fusion amoureuse, devient une rencontre de machine célibataire kafkaienne. Il faut, en effet, un sentiment d'unité de soi pour se retrouver, pas le sentiment d'être un champ de bataille. Comme le dit Daniel Sibony, « le pénis en érection appartient littéralement aux deux amants ». L'être humain a le sentiment originel d'appartenir au monde, le sentiment que ce monde, cette collectivité humaine fonde sa propre unité. On se fonde dans un univers qui vous offre ses propres limites. Comment une boîte à outils peut-elle se fondre dans une collectivité ? Le rapport à son corps est un rapport princeps de la relation au monde.

La médecine qui sauve, qui guérit, qui fait naître, qui transplante, qui prédit, protège, prévient est aussi responsable de la détresse humaine en flattant ce qu'il y a de plus mécanique en soi, de plus animal, de plus régressif.

L'unité retrouvée et le sacré

Qu'il est difficile de croire en Dieu quand le corps n'est plus sacré mais idolâtré, qu'il est tragique de s'attendrir sur telle ou telle partie de soi-même, tel ou tel organe de la personne aimée, morte, sans penser que seul le corps vivant a un sens. Ce n'est pas faire injure au corps que d'en prélever une partie, le Divin n'est pas dans l'estomac, pas dans le coeur. Les reliques étaient au moins une mémoire collective qui rassemblait. Qu'est ce refus de prélèvement d'organe, au nom de la dignité du corps quand la dignité de la personne humaine vivante est ainsi bousculée ? Comment concilier cette fragmentation du vivant et cette unité retrouvée du corps mort ? Le divin est dans cette relation à l'autre vivant. Ce n'est pas pour autant, bien sûr, que le corps mort doive être méprisé, car il témoigne d'une unité perdue : il est et sera toujours la trace unique d'une manifestation divine, il est et a été le temple de Dieu comme le rappelle Saint-Paul.
Mais seul le corps sacré du Christ permet aux hommes de se retrouver. Comment penser alors pour terminer la conception contemporaine de la résurrection d'un corps ?
Comment l'imaginaire peut-il accepter en même temps ce corps « machine » idolâtré, dont l'immortalité physique devient, sinon pensable, tout au moins imaginable - la biologie cellulaire crée quotidiennement des lignées de cellules immortelles -, et la disparition physique ? La Résurrection, fondement même de notre croyance est menacée par cette irruption d'un rationalisme, d'un positivisme médical croissant. Notre imaginaire est de plus en plus bloqué par une anthropologie mécaniste, comme si l'effort de l'homme dans sa quête vers Dieu, prenait le chemin en sens inverse, cherchant en ses entrailles une réponse ontologique et transcendantale. Cette médecine triomphante, sûre d'elle-même, fascinante, met en jeu l'unité humaine et l'unité de l'homme. On comprend dès lors pourquoi aux marches de la médecine surgit une autre médecine, celle des médecines dites douces qui, rompant avec le découpage analytique du corps, tente d'en faire une synthèse permanente, bien souvent approximative. Rassembler en effet le corps au nom de pratiques ancestrales témoigne de ce désir de l'homme d'être uni pour être entièrement dirigé vers l'Autre et donc vers Dieu . Entre le corps souffrant sacré d'autrefois confié aux clercs, à l'efficacité « relative », et le corps souffrant contemporain confié à la médecine, à l'efficacité sans cesse croissante et réputée, entre les oraisons du XVIIe siècle et les conférences de presse médicales d'aujourd'hui, l'interrogation sur notre condition humaine a besoin plus que jamais d'un retour au sacré qui ne fût pas celui du corps mais de notre espérance en l'homme. Certes l'instrumentation du corps permet et permettra de mieux soigner, de vivre plus longtemps de tendre vers le cinquième ou le sixième âge, mais cette instrumentalisation même éloigne de Dieu.
L'homme s'il doit chercher dans son corps une image de Dieu ne doit pas demander à la médecine un mode d'emploi spirituel, il faut plutôt lui demander d'aider à retrouver le sentiment de l'unité de son corps ce qui lui permet la relation à l'Autre, la rencontre avec Dieu à travers l'Autre. Et c'est en cela que le corps est sacré, en ce qu'il nous permet d'aller par l'Autre vers Dieu.