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La maladie et le malade : et Dieu dans tout ça ?

Extrait du LIEN PROTESTANT, journal réformé régional, février 2005

Etude par Etienne Babut

En chemin, Jésus vif un homme qui était aveugle depuis sa naissance. Ses disciples lui demandèrent : « Maître, pourquoi cet homme est-il né aveugle : à cause de son propre péché ou à cause du péché de ses parents ? » Jésus répondit: « Ce n'est ni à cause de son péché, ni à cause du péché de ses parents. Il est aveugle pour que l'oeuvre de Dieu puisse se manifester en lui. Pendant qu'il fait jour, nous devons accomplir les oeuvres de celui qui m'a envoyé ». (Évangile selon jean 9.1 à 4a).

N.B. Avant de lire l'article qui suit, il vaut la peine de poursuivre votre relecture du texte évangélique jusqu'au terme du chapitre 9.

On ne peut demander à Jésus, à son entourage, pas davantage aux communautés chrétiennes et aux chrétiens attachés à transcrire l'Évangile proclamé et vécu jusqu'à la mort par Jésus, de parler de « la » maladie et de la santé comme on le fait au XXIe siècle. L'idée que la santé constitue un problème de société réclamant un ministère au sein d'un gouvernement, l'existence d'hôpitaux publics, d'une législation en matière de santé, d'une couverture sociale de la maladie, la connaissance des prouesses de la chirurgie, de la micro-chirurgie, de la télé-chirurgie, l'idée d'une recherche continue en matière de pharmacologie, de chimio-, ou de radio- ou de thermothérapie, tout cela bien sûr est totalement étranger aux textes bibliques. Il y a déjà longtemps que la culture occidentale a découvert la génétique et substitué une notion d'hérédité, voire de contagion, à l'idée d'une maladie décidée par Dieu.
La question qui tracasse ces quelques disciples de Jésus comme, fort probablement, l'opinion publique dans le judaïsme de l'époque, traduit non seulement une conception communément admise de la maladie, mais une théologie, une compréhension d'un Dieu décidant souverainement la maladie, voire l'infirmité inguérissable de tel ou tel, comme punition, directe ou différée sur un descendant, d'un péché, à moins qu'il ne s'agisse d'une épreuve : Dieu nous "élèverait" en nous faisant souffrir... Dès lors, cette question des proches de Jésus et la réponse de Jésus auraient-elles perdu toute pertinence pour nous ?
Au lieu de nous laisser piéger par la supériorité (?) de notre modernité, laissons-nous étonner par l'audace avec laquelle Jésus, ce villageois sans diplôme ni grade, ose rompre avec cette théologie communément admise... et pour le moins choquante : « Ce n'est, déclare Jésus, ni à cause de son péché, ni à cause du péché de ses parents » que cet homme est aveugle de naissance. Autrement dit, la maladie d'un individu n'est pas une punition décidée par Dieu à cause du péché de cet individu ou de ses géniteurs ! Et en conséquence, il ne nous est pas permis d'assigner au Dieu dont Jésus est le porte-parole inégalé un rôle de punisseur disposant librement de pleins pouvoirs ! Il est vain (à cette époque pré-scientifique) de chercher l'origine d'une maladie, notamment d'une infirmité, et il est monstrueux d'imputer à Dieu ce rôle scandaleux. Voilà la protestation de Jésus.

Mais la réponse de Jésus va au­delà de cette dénonciation d'une théologie inacceptable. Et il ne congédie pas Dieu, il ne l'écarte pas d'une vie vécue dans la souffrance. Au contraire, Jésus prend acte de l'infirmité comme d'une situation qui touche Dieu et le sollicite instamment. Cette infirmité ne reçoit aucune justification, mais elle appelle Dieu ! « [Cet homme] est aveugle pour que l'œuvre de Dieu puisse se manifester en lui »..

La suite du récit réquisitionne un "nous" qui lie, qui nous lie à notre tour à Jésus lui-même. Relisons cette réponse de Jésus : « Pendant qu’il fait jour, nous devons accomplir les oeuvres de Celui qui m 'a envoyé. » L'œuvre de Dieu est à accomplir, elle ne consiste justement pas dans cette distribution ravageuse de punitions ou d'épreuves sous forme d'infirmités ou d'autres catastrophes. Et elle est à accomplir par un "nous" qui implique à l'évidence les lecteurs d'aujourd'hui, les disciples d'aujourd'hui comme ceux qui les ont précédés. Laissons-nous cette fois non seulement étonner mais impressionner ! Bien entendu, Jésus ne met pas sur nos épaules un fardeau que nous sommes incapables de porter : en l'occurrence la charge de guérir miraculeusement toute infirmité rencontrée, à quoi il faudrait ajouter toute injustice, toute violence, toute malhonnêteté, toute souffrance. Mais sa réponse nous réclame pour un service, pour une participation à l'oeuvre de Dieu. L'Église de Jésus-Christ ne saurait fermer les yeux devant des souffrances telles que celle d'un aveugle-né, à plus forte raison de populations entières condamnées à la malnutrition, au manque de soins, aux tares causées par les conditions de vie des femmes, et livrées à la loi de la jungle... ou aux tsunamis. Mais cette participation à l'oeuvre de Dieu est toujours à inventer à concevoir et à réaliser. Elle n'est pas prédéfinie par une prolifération de prescriptions.
Bien sûr, nous sommes constamment placés devant des situations, des problèmes qui nous dépassent et nous font constater notre impuissance. Mais sans faire de Dieu une puissance magique à notre disposition pour pallier notre indiscutable impuissance, nous ne pouvons fermer les yeux, nous boucher les oreilles, nous déclarer incompétents et retourner à nos petites affaires, personnelles ou d'Église. Me vient à l'esprit, irrésistiblement, une autre parole de Jésus à ses disciples, après que Jésus a longuement prêché à une foule qui a fait des kilomètres à pied pour l'entendre et n'a pas prévu de pique-nique : « Donnez-leur vous-mêmes à manger ! « Vous imaginez comme moi la réaction des disciples ainsi placés devant une tâche évidemment fort au­dessus de leurs moyens. Eh bien, nous sommes aujourd'hui dans le même embarras, non seulement devant le texte de l'évangile qui nous laisse le soin d'inventer notre participation à l'oeuvre de Dieu, mais devant le spectacle du monde, un monde qui pour nous commence dans l'agglomération lilloise mais s'étend jusqu'à l'océan indien et aux autres "extrémités de la terre", pour reprendre une vieille formule biblique (1 Samuel 2.10 ; Jérémie 16.19 ; Acte1.8 etc.).

La suite du récit de la guérison par Jésus de cet homme né aveugle nous interdit de nous contenter d'une lecture au premier degré. L'évangéliste décrit sans façon le travail auquel se livre Jésus. C'est un travail de rebouteux, de guérisseur utilisant une vieille méthode empirique, je veux dire recommandée par la pratique. Jésus fabrique un peu de boue en fournissant sa salive faute d'un robinet à sa portée ; il fait de cette boue un masque qu'il applique sur les paupières de l'aveugle et il l'envoie se laver à la piscine voisine de Siloé. Résultat : succès à 100 % ! Je ne prends aucun risque en présumant que personne, parmi vous, n'a jamais envisagé de recourir à ce procédé antique de guérisseur en faveur d'un aveugle ou d'une personne affligée d'une autre infirmité. Et le rédacteur de cet évangile, qui aime recourir à un langage symbolique, ne nous invite certainement pas à une lecture au premier degré. Mais ce qu'il affirme clairement, c'est que la maladie, singulièrement toute atteinte à la capacité humaine d'agir sans dépendre d'une assistance, la maladie reconnue comme une agression contre la personne humaine constitue un champ d'action pour Dieu, c'est-à-dire pour la foi ; celle de la personne atteinte, mais aussi celle des disciples du Christ. Celle de la personne atteinte : elle va devoir inventer une ligne de conduite entre la révolte et la résignation, entre d'une part une volonté de vivre quand même et de savoir encore dire merci et d'autre part une amertume qui gâte tous les instants, voire toutes les relations. Blaise Pascal, chrétien, savant et philosophe du XVIIe siècle, parlait du "bon usage de la maladie". Et cette recherche-là n'avait rien de théorique pour lui, qui est mort de maladie à 39 ans. Mais le récit de Jean 9 vise d'abord à nous impliquer, nous qui osons nous réclamer de Lui, à nous reconnaître impliqués sans dérobade possible, par tout ce qui mutile, emprisonne, empoisonne, obsède un être humain et l'empêche ainsi d'être un partenaire appelé par Dieu. Il nous incombe de chercher, de préférence pas tout seuls mais à plusieurs, comment entrer effectivement dans le champ d'action de Dieu, tel qu'il s'étend devant nous, dans une actualité plus souvent dramatique qu'endormante. Ce n'est pas très original : mais qu'importe ? II ne s'agit pas de nous distinguer de nous donner en exemple mais de servir, de travailler à l'oeuvre de Dieu, fût-ce sans fanion, parmi d'autres humains. L'oeuvre de Dieu ne saurait être le monopole des chrétiens : la gratuité chère à Dieu va jusque là !