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Corps, maladie, guérison - Approche théologique

Extrait de Ouvertures n°66/1992

Pasteur L. SIMON

Le discours biblique sur ces notions est radicalement différent du discours courant. Il faut donc l'examiner en priorité.

Le corps

L'opposition entre âme et corps n'est pas biblique, mais ce qui l'est, c'est que l'homme est un corps.

• Dans la Bible, le corps est toujours vivant ; elle ne conçoit pas un corps en dehors de sa vie. Quand la vie cesse, le corps n'est plus un corps. Le mot « corps » n'est pas employé pour parler du cadavre. Le corps est vivant ou il n'est pas.
Quand nous pensons « résurrection », nous n'imaginons pas autre chose que la réanimation d'un cadavre, alors que la notion biblique de résurrection désigne l'existence dans un nouveau corps.

• Le corps est indivisible : il n'est pas un composé de différents organes ; c'est une unité d'intervention sur l'extérieur. S'il y a, à l'intérieur, des fonctions diverses, c'est parce que l'extérieur est divers, et il faut donc que le corps puisse agir sur l'extérieur. Chaque organe est une des manières possibles d'appréhender le monde extérieur, d'agir sur lui. Le corps est la somme indivisible de relations avec l'extérieur.

• Le corps est donc une série diversifiée de rapports au monde. Cela signifie que le corps, selon la Bible, n'est pas circonscrit. Il n'est pas enfermé dans une peau, il n'a pas de frontières. Et positivement, cela signifie que tout ce qui est en moi est conçu comme des actions extérieures. La Bible contredit radicalement le néo-platonisme qui dit que l'âme s'incarne, se circonscrit dans un corps méprisable qui la tient captive. Pour la Bible, l'homme n'a pas de corps, il est un corps. Chacun est son corps, singulier, unique, et ce corps est relationnel. L'homme est un tout, il ne prend son sens que dans la relation aux autres, dans la solidarité des êtres et des choses avec lesquels il est en relation. La vie relationnelle ne trouve sa pleine reconnaissance que dans l'altérité, qui se manifeste en particulier par la différenciation sexuelle. C'est dans ce « jeu » relationnel que se trouve le sens de la vie. Il convient de préciser que la médecine ne devrait donc pas se limiter à sauvegarder la vie du corps, mais à donner au corps qu’est l’homme la capacité de retrouver le sens de la vie.

• L'homme se présente dans son corps. Donc le corps est bien une enveloppe mais nullement accessoire, un extérieur dont on pourrait se passer. L'homme est un corps animé ou une âme incarnée.

La maladie, comme menace, agression de ce corps

Là encore Jésus révolutionne nos perspectives. La maladie n'est pas la sanction d'une faute contre Dieu. Il n'a cessé de combattre cette doctrine de la rétribution.
Jésus s'explique là-dessus à l’occasion de la rencontre avec un aveugle-né (Jean 9). On a là le discours officiel sur ce cas : « c'est peut-être son père qui a péché, ou c’est lui » qui veut répondre à la question du « pourquoi » de cette maladie, en faire l'archéologie, la recherche des causes antérieures. Au lieu de cela, Jésus fait une téléologie : une recherche de la finalité, de ce qui viendra ensuite. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas de savoir d'où ça vient mais où ça va. Il veut répondre à la question du « pour quoi ». Et il dit « ça va vers la guérison, vers la reconnaissance, la joie que cet homme va retrouver d'être un homme ». Il récuse tout amalgame entre maladie et péché. Pour lui, le corps est cette relation fondamentale avec le monde extérieur. Dans la scène du paralytique descendu par le toit, on a aussi les deux discours : le discours officiel, celui des docteurs de la loi, qui ne porte que sur le thème des péchés. Pour eux, ce qui se passe, et qui est un blasphème, c'est que Jésus pardonne les péchés ; la guérison n'a pas d'importance à leurs yeux. Et l'autre discours, c'est la mise en scène d'un tissu de relations autour de quelqu'un qui ne peut pas être en relation : ces quatre qui agissent parce qu'il faut qu'il soit mis en communication, ce pauvre paralytique, avec celui qui peut le guérir. L'isolement de cet homme est effacé ; et le récit dit : « Jésus, voyant leur foi ... » et le miracle a lieu.
On dirait que pour les Pharisiens le suprême blasphème c'est que Jésus pardonne les péchés. Ainsi le vrai malade est l'individu isolé, bloqué, riche (c'est-à-dire risquant de ne considérer que sa propre histoire) coupé de toute relation, de toute appartenance.

La guérison

Dans le Nouveau Testament, les guérisons sont toujours présentées comme des signes messianiques, commençant le temps nouveau du Royaume. Un royaume, c'est forcément une façon d'être ensemble, un tissu de relations. A partir de là, quatre remarques sur la guérison :

Etre guéri, c'est être consolé : celui qui est consolé, c'est étymologiquement, celui qui n'est plus isolé, ni désolé, celui qui est redevenu un être-avec, un être-pour. Du coup la guérison doit être contagieuse ; être guéri, c'est tout de suite guérir les autres, son environnement, ses proches ; on ne guérit jamais seul. Guérir, c'est rendre sa chance au groupe dans lequel on est inséré, et c'est pourquoi Jésus renvoie toujours les guéris chez eux, dans leur milieu, dans leur village. On comprend alors pourquoi l'Evangile a mis dans le même camp les malades et les exclus.

Guéri, être guéri, c'est devenir celui qui déculpabilise. N'oublions pas ce combat que Jésus a mené contre le lien entre maladie et péché. Est guéri celui qui partout , continue à déculpabiliser. C'est ce que montre Jésus dans sa rencontre avec la femme adultère accusée par les officiels de la loi (Jean 8), rencontre qui se passe au temple, lieu hautement significatif en l'occurrence. « Moi non plus, -je ne te condamne pas : va et désormais ne pèche plus », dit-il à la femme. Ce qui signifie sans doute : tu es guérie, acquittée, c'est désormais un fait acquis, tu es libérée de ce qui mettait ta vie en danger ; vis cela !

Puisque la maladie infantilise, être guéri, c'est redevenir adulte.
Toute maladie infantilise, parce qu'elle introduit un doute dans l'idée que l'homme se fait de lui-même. Son corps le trahit. C'est pourquoi la maladie est une menace qui révèle à l'homme qu'il n'est pas tout à fait maître de son corps, et la maladie le contraint à faire appel au secours d'un autre pour une prise en charge inégale, qui implique comme une démission : ce retour à l'enfant, cette régression, c'est cela être malade. Guérir implique donc une double démarche : se découvrir enfant, un homme incomplet, mais faire cette découverte en vue d'une majorité. Guérir, c'est redevenir maître de son corps et du choix du sens de sa vie. Jésus veille toujours à ce qu'on soit adulte : « prends ton lit et marche ! »

Etre guéri, c'est dire quelque chose avec son corps, c'est-à-dire avec son corps que l'on sait aimé. La forme de toute guérison c'est l'amour. La santé n'est pas un but en soi. Si l'on veut guérir, il faut savoir pourquoi et la Bible préfère dire ici pour qui. L'homme en son corps trouve sens dans ce projet, dans ce « pour qui » et l'Ecriture appelle ce projet d'amour : rencontre avec un autre je. Si ce « tu » est un autre semblable, cela s'appelle amour, et s'il s'agit de l'Autre, cela s'appelle prière : amour et prière sont les deux langages du corps, c'est-à­dire de l'homme.



NDLR : Résumé d'un texte publié par le Pasteur L. Simon dans « Le Lien protestant », journal mensuel de l'Eglise Réformée Evangélique de Toulouse, et repris, avec l'autorisation de l'auteur dans « Il fit chemin avec eux », FPF, Ed. Les Bergers et les Mages. Paris, 1991, 160 p.